En 2005, quand Feel Good Inc de Gorillaz sort en single, la chanson s'impose immédiatement comme quelque chose d'un peu inclassable — un mélange de hip-hop, de rock alternatif et d'électronique qui ne ressemble vraiment à rien d'autre dans les bacs cette année-là. Extraite de l'album Demon Days, elle arrive à un moment précis de l'histoire culturelle occidentale : l'Irak brûle, le consumérisme triomphe sur les écrans plats tout neufs, et la sensation d'un monde qui tourne à vide commence à s'installer dans la pop mainstream. Le titre lui-même — "Inc", comme une société, comme un produit déposé — dit beaucoup avant même que la musique commence.

L'artiste à cette période

Gorillaz, le projet de Damon Albarn et Jamie Hewlett, avait frappé fort avec son premier album éponyme en 2001. Quatre ans plus tard, Demon Days représente une montée en ambition notable : production plus sombre, thèmes plus politiques, collaborations plus nombreuses. Le groupe fictif — représenté par des personnages animés — avait su, dès ses débuts, court-circuiter les logiques habituelles du star-system en effaçant les visages réels derrière des avatars de bande dessinée. Ce dispositif, loin d'être un gadget, permettait une liberté de ton assez rare : pas de persona à protéger, pas d'image à ménager.

À ce stade de sa carrière, Albarn sortait aussi d'une période intense avec Blur, dont la dissolution progressive l'avait conduit vers des explorations sonores plus larges. Gorillaz fonctionnait comme un laboratoire — et Demon Days, avec sa noirceur assumée, marque peut-être le moment où ce laboratoire produit ses résultats les plus cohérents. Le succès commercial de la chanson, jusqu'au sommet des charts britanniques et au-delà, ne semblait pas forcément être l'objectif premier. Il en est pourtant découlé naturellement.

La scène musicale du moment

2005, c'est une année charnière pour la pop britannique et pour le hip-hop transatlantique. D'un côté, des groupes comme Franz Ferdinand ou Kaiser Chiefs dominent le revival indie rock ; de l'autre, le rap américain est en pleine période post-The College Dropout, avec Kanye West qui vient de redéfinir les codes du genre. Gorillaz se trouve quelque part entre les deux, ou plutôt en dehors des deux — capable d'inviter De La Soul sur un morceau sans que ça sonne comme une tentative maladroite de crédibilité hip-hop, parce que le projet entier fonctionne sur une logique de collage assumé.

Cette logique du collage, justement, correspond à quelque chose de plus large dans la culture de l'époque. Internet commence à modifier les habitudes d'écoute, les blogs musicaux prolifèrent, et l'idée qu'un artiste puisse être rigoureusement inclassable devient un avantage plutôt qu'un handicap commercial. La frontière entre genres s'effrite, et des projets hybrides comme celui-ci en profitent directement. On pourrait citer dans le même souffle les premières expériences de M.I.A. ou les productions de Dangermouse — une génération d'artistes qui piochent partout sans s'excuser.

Ce que la chanson dit de son temps

Le titre porte une ironie qui n'a pas vieilli d'un gramme. "Feel Good Inc" — une entreprise du bien-être, une fabrique industrielle de bonne humeur — pointe vers quelque chose de précis dans le milieu des années 2000 : la marchandisation du bonheur. Les émissions de télé-réalité explosent, le développement personnel envahit les rayons des librairies, et partout dans la culture populaire circule cette injonction à sourire, à consommer, à être heureux selon des modalités standardisées. La chanson capte exactement cette absurdité-là — le rire qui ouvre le morceau, répété jusqu'à l'écœurement, ressemble moins à de la joie qu'à un symptôme.

Il y a aussi une dimension géopolitique qui affleure. Demon Days est un album conçu dans l'ombre de la guerre en Irak, de l'attentat du 11 septembre et des premières désillusions post-Blair. Albarn, ouvertement critique de la politique étrangère britannique et américaine de l'époque, glisse dans ses textes des images d'un monde qui se détraque, d'une société qui préfère danser plutôt que regarder ce qui se passe dehors. La tour au milieu de la chanson — ce lieu clos, confortable, coupé du reste — fonctionne comme une métaphore d'une certaine passivité collective, d'un repli sur le divertissement pendant que les bombes tombent ailleurs.

Enfin, il serait réducteur de n'y voir que de la critique sociale froide. La chanson contient aussi une vraie tension émotionnelle — l'envie de résistance contre la tentation de l'abandon. L'image du moulin à vent dans le clip, tournant au-dessus de la ville grise et polluée, appartient à une tradition romantique de l'utopie fragile, du refuge possible. Ce n'est pas un texte nihiliste. C'est un texte qui dit : le monde est cassé, et on le sait, et pourtant quelque chose résiste. Cette ambivalence-là — ni révolte pure ni résignation — touche juste parce qu'elle correspond à ce que beaucoup de gens ressentaient à ce moment précis, sans forcément avoir les mots pour le formuler.

Vingt ans après, la chanson continue de circuler dans des playlists, des publicités, des montages vidéo — ce qui constitue, en soi, une ironie supplémentaire pour un morceau qui parlait précisément de la récupération commerciale du plaisir. Mais cette longévité dit aussi quelque chose de plus simple : certaines chansons s'ancrent dans leur époque si précisément qu'elles finissent par dépasser leur contexte d'origine. Ce que Gorillaz avait capté en 2005 n'était peut-être pas seulement l'air d'un temps — c'était une tendance de fond qui n'a fait que s'accentuer depuis.