"Like Him (w/ Lola Young)" est l'une des chansons les plus personnellement chargées de Tyler, The Creator, tirée de son album Chromakopia sorti en 2024. Le titre lui-même ouvre une question brûlante, presque intime : ressembler à quelqu'un, mais à qui ? Et dans quel sens — par fierté ou par crainte ? Pour décrypter ce que dit cette chanson, il faut suivre sa progression interne, de l'amorce fragile jusqu'à la résolution, en passant par un corps narratif qui touche à l'identité, à la filiation et à la place de l'absent.

L'ouverture

Le morceau s'installe doucement, sans coup d'éclat. L'ambiance initiale est retenue, presque suspendue — typique de la manière dont Tyler construit ses morceaux les plus introspectifs, en laissant l'espace sonore respirer avant d'y déposer du sens. Dès les premières secondes, il y a quelque chose de domestique dans l'atmosphère, une chaleur qui n'est pas confortable mais familière, comme une vieille photo qu'on n'ose pas jeter.

Le thème central émerge rapidement : le père. L'absence d'un père, plus précisément. Tyler, dont la relation à cette figure paternelle manquante est un fil récurrent dans sa discographie, ne l'aborde pas frontalement d'emblée. L'ouverture préfère suggérer, poser une tension entre ce qui est dit et ce qui est tu. Cette économie de moyens au début du titre crée une attente réelle chez l'auditeur.

Le cœur du morceau

Le corps de la chanson est là où Tyler travaille le plus sérieusement. Les couplets explorent la question de la ressemblance : est-ce qu'il tient de cet homme qu'il n'a pas vraiment connu ? Et si oui, dans quelles proportions, dans quels gestes, dans quels défauts ? C'est une interrogation qui n'est ni douce ni apaisée — elle frotte. La narration procède par observations concrètes plutôt que par grands élans lyriques, ce qui donne au propos une densité particulière.

Ce qui frappe dans cette section centrale, c'est l'ambivalence maintenue. Tyler ne condamne pas le père absent, mais il ne l'absout pas non plus. Il tourne autour du sujet avec une précision presque chirurgicale, examinant ce que signifie hériter d'une silhouette qu'on n'a pas côtoyée. La question de la génétique contre l'environnement, du sang contre le vécu, traverse le morceau en filigrane sans jamais être formulée de façon didactique.

La présence de Lola Young n'est pas accessoire. Sa voix apporte une dimension émotionnelle différente — plus exposée, plus immédiate — qui contraste avec la retenue analytique de Tyler. Elle incarne une forme d'extériorisation du sentiment que le rappeur lui-même semble rechigner à afficher directement. Ce duo de registres, l'un plus contenu, l'autre plus ouvert, donne au cœur de la chanson une profondeur qu'un seul interprète n'aurait probablement pas atteinte.

Le refrain et son message

Le refrain repose sur une idée simple mais difficile à digérer : ressembler à son père sans l'avoir choisi. Cette phrase — ou quelque chose d'équivalent — fonctionne comme un miroir tendu par la chanson elle-même. Est-ce une malédiction ? Une continuité naturelle ? Le refrain ne tranche pas. Il répète, il insiste, il laisse l'inconfort s'installer.

C'est précisément là que réside sa force. Un refrain qui conclurait serait moins honnête. En maintenant la question ouverte à chaque retour, la structure circulaire du refrain mime le mouvement de la pensée de Tyler sur ce sujet — quelque chose qu'il revient sans cesse à examiner, sans jamais trouver une réponse satisfaisante une fois pour toutes. La voix de Lola Young intervient à ces moments pour colorer l'émotion brute que les mots portent à peine.

La résolution finale

La fin de la chanson ne résout rien, et c'est là son honnêteté la plus remarquable. Tyler n'arrive pas à une paix retrouvée ni à une réconciliation symbolique avec cette figure absente. Ce qui se dégage des dernières mesures est plutôt une acceptation lucide — pas sereine, juste lucide. Il y a eu quelqu'un avant lui qui a façonné une partie de ce qu'il est, et cette réalité ne disparaît pas parce qu'elle est inconfortable.

L'atmosphère sonore se replie sur elle-même en fin de morceau, comme si la chanson prenait conscience de sa propre limite. Elle ne peut pas donner ce qu'elle n'a pas : une clôture nette. Et cette incomplétude assumée laisse une impression durable — celle d'une question qui continue à travailler après que la musique s'est tue.

Ce qui fait la singularité de "Like Him" dans la trajectoire de Tyler, The Creator, c'est sa capacité à rendre une blessure privée lisible sans la rendre spectaculaire. La chanson ne cherche pas l'effet, elle cherche la vérité d'un état — celui d'un homme qui se regarde dans le reflet d'un inconnu et reconnaît quelque chose. Avec Lola Young à ses côtés, ce récit gagne en chair ce qu'il perdrait s'il restait purement cérébral. C'est une des chansons les plus denses du projet, et sans doute l'une de celles qui vieillissent le mieux.