Gims n'a jamais été un artiste qu'on range facilement dans une case. Entre le rap pur, la pop urbaine et les incursions vers la musique africaine ou orientale, sa trajectoire est celle d'un caméléon qui revendique ses racines congolaises autant qu'il épouse les codes du marché francophone. OHMA TOKITA s'inscrit dans cette logique de perpétuelle hybridation — un titre dont le nom évoque une forme de syncrétisme géographique et sonore, à la frontière entre plusieurs mondes, plusieurs langues, plusieurs héritages.

L'artiste à cette période

Au moment où ce titre semble avoir émergé, Gims traverserait une phase de reconquête de lui-même. Après des années à dominer les charts avec Mafia K'1 Fry puis en solo, il aurait amorcé un virage vers une musique plus personnelle, moins soucieuse des tendances immédiates. Cette période de sa carrière serait marquée par des collaborations internationales, une ouverture vers des sonorités moins strictement ancrées dans le rap français, et une ambition de s'adresser à une audience plus large, voire mondiale. Il aurait affiché une volonté de se réinventer sans renier son passé.

Cette dynamique est cohérente avec ce qu'on observe chez les artistes de sa génération arrivés au sommet : une fois les preuves faites, vient le temps de l'expérimentation. Le titre lui-même — phonétiquement fort, difficile à assigner à une seule langue — ressemble à une déclaration d'indépendance stylistique. Gims n'aurait plus à prouver qu'il vend des disques ; il s'autoriserait à surprendre.

La scène musicale du moment

La scène francophone des années 2020 est traversée par une tension productive entre deux pôles. D'un côté, le drill et le rap cloud, portés par une nouvelle génération qui atomise les codes narratifs et mise sur l'atmosphère plutôt que sur le storytelling. De l'autre, une vague afropop et afrobeats venue d'Afrique de l'Ouest et du continent en général, qui irrigue progressivement tous les genres — du rap au R&B en passant par les productions électroniques. Des noms comme Burna Boy, Wizkid ou Aya Nakamura ont imposé cette esthétique dans l'espace mainstream européen, et la frontière entre rap et afrobeats s'est largement brouillée.

Dans ce contexte, un titre comme OHMA TOKITA ne serait pas un accident. Il refléterait au contraire une tendance lourde : celle des artistes francophones qui ne veulent plus choisir entre leur héritage africain et leur ancrage dans la culture urbaine occidentale. C'est une musique de la diaspora qui s'assume, qui ne s'excuse plus d'être multiple. Gims, né à Kinshasa, a toujours porté cette multiplicité — et certains de ses titres récents l'expriment de façon de plus en plus explicite.

Ce que la chanson dit de son temps

Le titre lui-même mérite attention. "Ohma Tokita" ne renvoie à aucune expression figée du français courant — ce qui est précisément son intérêt. Il signale immédiatement que l'artiste opère hors du territoire linguistique habituel. Dans une époque où la mondialisation musicale s'accélère, où un artiste nigérian peut cartonner à Paris sans avoir jamais chanté en français, revendiquer un titre opaque pour l'oreille hexagonale est un acte de positionnement. Ce n'est pas de l'obscurantisme ; c'est une affirmation d'appartenance à un espace culturel plus vaste que la seule France.

Les thèmes que l'on peut supposer à l'œuvre dans un tel titre — la force, l'identité, l'affirmation de soi, peut-être la loyauté ou la puissance — sont aussi des thèmes profondément ancrés dans le rapport que la génération de Gims entretient avec le monde. Une génération qui a grandi dans les cités, souvent entre deux cultures, deux langues, deux façons d'être au monde, et qui a fini par faire de cette tension une esthétique à part entière plutôt qu'un problème à résoudre. La musique n'est pas ici une échappatoire ; elle est un territoire revendiqué.

Il y a aussi quelque chose de l'ordre du rituel dans ce type de titre. La musique africaine — qu'elle soit congolaise, nigériane ou sénégalaise — entretient un rapport fort à la parole comme acte performatif, comme invocation. Donner à un titre une forme phoniquement puissante, presque incantatoire, ce n'est pas anodin. C'est décrypter un morceau de Gims comme OHMA TOKITA par ce prisme — celui d'une oralité qui précède l'écriture, qui vient de plus loin que le rap — qui permet d'en saisir la profondeur réelle. L'époque, saturée de contenus jetables, a peut-être besoin de cette mémoire longue.

Conclusion

Ce qui rend ce titre intéressant, au fond, c'est moins ce qu'il dit que ce qu'il suppose. Il suppose un auditeur prêt à se laisser embarquer sans traduction immédiate. Il suppose un artiste suffisamment sûr de lui pour ne pas tout expliquer. Et il suppose une époque où la musique francophone n'est plus seulement faite depuis Paris, mais depuis un espace culturel bien plus large, bien plus turbulent, bien plus riche — dont Gims, depuis ses débuts, n'a cessé de cartographier les contours.