Quand Kendrick Lamar sort tv off (w/ Lefty Gunplay), il ne propose pas seulement un morceau de plus. Il pose un geste délibéré, presque militant, dans un paysage culturel saturé d'écrans, de flux continus et de divertissement permanent. La chanson, portée par une énergie brute et une urgence de rap assez rare, s'inscrit dans la période post-Mr. Morale & The Big Steppers, un moment où Kendrick semble vouloir rompre avec l'introspection laborieuse de cet album pour retrouver quelque chose de plus physique, de plus immédiat. Le titre lui-même est un ordre. Pas une suggestion.

L'artiste à cette période

Au moment où cette chanson paraît, Kendrick Lamar se trouve dans une position singulière dans le rap américain. Après avoir livré en 2022 un double album dense, thérapeutique, parfois épuisant à suivre, il serait tentant de penser qu'il cherche à souffler. Mais non. L'artiste semble plutôt en train de se recalibrer vers l'extérieur, après une longue période tournée vers ses propres contradictions. La rivalité publique avec Drake, qui a explosé en 2024, a aussi changé quelque chose dans sa posture : Kendrick a montré qu'il pouvait être féroce, percutant, économe en mots inutiles. tv off porte peut-être cette énergie-là — celle d'un rappeur qui a prouvé qu'il pouvait frapper fort, et qui n'a plus envie de faire semblant que la douceur suffit.

La collaboration avec Lefty Gunplay ancre le morceau dans un registre plus street, moins contemplatif. Ce choix de featuring n'est pas anodin : il signale une volonté de ne pas rester confiné au statut de rappeur-intellectuel, de garder un pied dans une certaine brutalité du rap de rue. Kendrick a toujours navigué entre ces deux rives. Ici, il semble choisir la rive du bas, celle qui gronde.

La scène musicale du moment

Le rap américain de cette période est paradoxal. D'un côté, des sons ultra-léchés, des productions trap qui tournent en boucle sur les algorithmes, une économie de l'attention qui récompense le format court et l'accroche immédiate. De l'autre, une montée d'artistes qui refusent ce moule — Billy Woods, Armand Hammer, JPEGMafia, et dans un registre plus mainstream, Kendrick lui-même — qui continuent à faire des disques pensés comme des objets cohérents, pas comme des suites de singles. Éteindre la télé dans ce contexte, c'est aussi une prise de position esthétique.

Le rap à tendance boom-bap ou à production abrasive connaît une forme de retour en grâce dans les sphères critiques, sans pour autant dominer les charts. Les artistes qui sonnent dur, qui ne cherchent pas la mélodie facile, trouvent un public fidèle même s'ils ne remplissent pas les mêmes fonctions que les titans du streaming. tv off s'inscrit dans cette veine : une production qui ne cherche pas à plaire à l'algorithme, un flow qui ne laisse pas de place à la décontraction.

Ce que la chanson dit de son temps

Le titre est une injonction à couper le flux. Dans une époque où la consommation passive d'images est devenue le mode d'existence dominant — réseaux sociaux, séries en autoplay, vidéos courtes qui se succèdent sans qu'on les ait vraiment choisies — dire "éteins la télé" revient à remettre en question une forme d'hébétement collectif. Ce n'est pas nostalgique pour autant. Ce n'est pas le discours d'un vieux sage qui regrette le bon vieux temps. C'est plus agressif que ça. C'est la frustration de quelqu'un qui regarde autour de lui et voit des gens anesthésiés.

Il y a aussi, dans le ton du morceau, quelque chose qui touche à la communauté noire américaine et à la manière dont la culture de masse la représente — ou la mal-représente. Kendrick a souvent travaillé cette tension : entre la visibilité offerte par les industries du divertissement et la distorsion que cette visibilité implique. La télévision, ici, ne serait pas seulement un objet physique. Ce serait un système de fabrication du regard, qui décide ce qu'on voit et comment on le voit. Éteindre cet écran, c'est potentiellement refuser une certaine image de soi-même.

Enfin, le morceau dit quelque chose sur l'action versus la contemplation. Dans un moment historique marqué par des mouvements sociaux, des colères qui s'organisent puis se dispersent, souvent absorbées par le cycle médiatique sans laisser de trace durable, l'appel à couper les images pour faire quelque chose de ses mains résonne comme un rappel à l'ordre collectif. Pas de la culpabilisation — plutôt une mise en demeure. Le rap a toujours eu cette fonction latente : interrompre le confort, forcer une question.

Ce qui reste, une fois le morceau terminé, c'est l'inconfort d'avoir été apostrophé directement. Pas invité à réfléchir — sommé de le faire. C'est peut-être ça, la marque de cette chanson dans son époque : à rebours d'une culture musicale qui cherche à accompagner doucement, elle choisit de déranger.