Loic Nottet a bâti sa réputation sur une capacité rare à construire une identité sonore immédiatement reconnaissable, et Me/Mme s'inscrit dans cette logique avec une netteté particulière. Le titre lui-même — cette barre oblique entre deux formes du pronom — signale quelque chose d'essentiel sur ce que la chanson cherche à dire : la fluidité, la multiplicité, le refus d'être contenu dans une seule case. C'est une chanson qui arrive à un moment où la pop anglophone et francophone commence à traiter sérieusement les questions d'identité non binaire, non plus comme un sujet marginal mais comme un matériau central de création artistique.

L'artiste à cette période

Loic Nottet a émergé sur la scène belge et européenne après son passage dans des émissions de télé-crochet, mais il a rapidement cherché à s'éloigner de l'image que ce type de tremplin tend à figer. Il aurait construit, au fil de ses sorties, un univers visuel et musical cohérent — chorégraphie, esthétique androgyne, productions électroniques — qui le rapproche davantage d'un auteur-compositeur à la démarche artistique assumée que d'un produit de format radio standard. Me/Mme semble appartenir à une phase de sa carrière où il consolide ce positionnement, où les questions personnelles deviennent le moteur principal de l'écriture plutôt qu'un simple habillage.

Ce mouvement vers l'introspection radicale est courant chez les artistes qui ont connu une exposition médiatique précoce : après avoir répondu aux attentes du public et de l'industrie, vient le moment où l'on écrit pour soi. La chanson porte cette marque — elle ne cherche pas à séduire au premier abord, elle cherche à être juste.

La scène musicale du moment

La pop des années 2020 a progressivement intégré les pronoms et l'identité de genre comme matière lyrique normale. Des artistes comme Sam Smith, Christine and the Queens, ou encore Years & Years ont ouvert un espace où l'ambiguïté n'est plus un obstacle commercial mais une valeur esthétique à part entière. Loic Nottet s'inscrit dans cette vague sans en être le simple prolongement : sa formation belge, son ancrage dans une pop européenne qui mêle influences anglo-saxonnes et sensibilité francophone, lui confèrent une position légèrement décalée par rapport aux grands centres de la hype musicale anglophone — ce qui, paradoxalement, lui donne une certaine liberté de ton.

Sur le plan sonore, Me/Mme appartient à une esthétique électro-pop qui n'a pas peur du minimalisme. Les productions qui dominent la scène à cette période — nappes synthétiques, basses profondes, voix traitées — favorisent l'intimité même à fort volume. C'est un environnement sonore qui correspond bien à un texte sur l'identité : la peau comme territoire, le corps comme champ de bataille intime, loin des grandes scénographies orchestrales.

Ce que la chanson dit de son temps

La barre oblique du titre n'est pas un détail graphique. Elle matérialise une tension que beaucoup vivent concrètement : l'écart entre le genre que l'on s'assigne, celui que la société projette, et les deux à la fois. En choisissant de mettre les deux formes côte à côte plutôt que d'en effacer une, Nottet refuse la résolution facile. Il ne dit pas "je suis ceci" ou "je suis cela" — il dit "je suis ce /". C'est une position inconfortable mais honnête, et elle touche à quelque chose de plus large que l'expérience individuelle d'un artiste : une génération entière négocie des identités qui débordent les catégories héritées.

Il y a aussi, dans cette chanson, quelque chose qui concerne le regard des autres. Pas uniquement la construction de soi, mais la manière dont on est nommé, classé, réduit. Le choix du pronom — en français, langue où le genre grammatical est omniprésent et contraignant — n'est pas anodin. Chaque phrase en français oblige à choisir. La chanson prend acte de cette contrainte linguistique et en fait un sujet, presque un personnage à part entière. C'est une réflexion sur la langue autant que sur l'identité.

Enfin, ce que dit aussi ce type de chanson, c'est quelque chose sur la visibilité et le courage de la déclaration publique. Sortir un titre pareil, c'est accepter d'être lu, analysé, parfois mal compris. Dans un paysage médiatique où la moindre prise de position identitaire devient immédiatement un terrain de confrontation culturelle, choisir de faire de sa propre ambivalence un texte de chanson relève d'une certaine lucidité sur le monde dans lequel on vit — un monde qui réclame en permanence des clarifications que certains refusent simplement de fournir.

Ce qui reste, après écoute, c'est moins une thèse qu'une question posée à voix haute. Loic Nottet ne cherche pas à convaincre ni à expliquer — il expose une réalité vécue et laisse l'auditeur décider s'il veut s'y reconnaître. Et c'est peut-être là que la chanson dépasse son propre sujet : en parlant d'identité de genre, elle parle aussi de la manière dont chacun habite, ou n'habite pas, les étiquettes qu'on lui colle.