Il y a des reprises qui finissent par éclipser l'original. Celle que Nina Simone a faite de I Put a Spell on You — titre écrit par Screamin' Jay Hawkins et sorti en 1956 — appartient à cette catégorie rare. Enregistrée par Simone en 1965, la chanson arrive à un moment particulier : l'Amérique est en pleine convulsion, et Nina Simone, elle, est déjà une voix qui ne se laisse pas réduire à un seul genre, à un seul rôle. Cette version ne ressemble à aucune autre. Elle ralentit tout, pose le texte comme une déclaration, et transforme ce qui était à l'origine une ritournelle vaudou presque burlesque en quelque chose de nettement plus sombre et plus personnel.

L'artiste à cette période

En 1965, Nina Simone est une artiste confirmée mais aussi une femme de plus en plus engagée politiquement. Pianiste de formation classique, refusée selon ses propres dires par le Curtis Institute de Philadelphie — une blessure qu'elle n'aurait jamais totalement digérée —, elle a construit une carrière en dehors des cases. Jazz, blues, folk, gospel : elle puise partout et ne se laisse enfermer nulle part. À cette période, elle commence à lier de manière explicite son art à la lutte pour les droits civiques. La chanson Mississippi Goddam, composée après les attentats racistes de 1963, avait déjà dit quelque chose d'essentiel sur sa trajectoire. Elle devient, pour beaucoup, autant une militante qu'une musicienne.

Dans ce contexte, son rapport au répertoire des autres change. Quand elle reprend un titre, elle ne le couvre pas — elle le réécrit de l'intérieur. Sa version de I Put a Spell on You porte cette signature : le piano est central, la voix contrôle l'espace, et le tempo semble dicté non pas par un tempo de danse mais par une urgence intérieure. Elle serait alors au sommet d'une certaine forme de liberté artistique, celle d'une interprète qui n'a plus besoin de plaire à tout le monde.

La scène musicale du moment

Le milieu des années 1960 est un carrefour. D'un côté, la Motown tourne à plein régime avec ses productions soignées et ses artistes formatés pour séduire un public le plus large possible — une stratégie qui a aussi une dimension politique, celle de rendre la musique noire acceptable aux yeux du public blanc américain. De l'autre, des voix plus rugueuses commencent à imposer un ton différent : Otis Redding, Aretha Franklin dans ses premières années atlantiques, et des artistes de folk engagé comme Odetta ou Bob Dylan. Nina Simone appartient à ce second courant par tempérament, même si elle ne rentre dans aucune de ces cases non plus.

La chanson originale de Screamin' Jay Hawkins relevait d'un rhythm and blues théâtral, presque carnavalesque. En 1965, reprendre ce titre, c'est aussi prendre ses distances avec cette esthétique de la performance spectaculaire. Simone en fait quelque chose de plus intime, ce qui va à rebours du moment : la scène musicale explose, s'amplifie, cherche le grand geste. Elle, elle rétrécit le son pour mieux concentrer l'attention sur ce que les mots font.

Ce que la chanson dit de son temps

Au premier degré, le texte parle d'obsession amoureuse — d'un désir si violent qu'il ne demande ni permission ni réciprocité. Le narrateur — ou la narratrice, puisque Simone s'approprie complètement la chanson — affirme avoir ensorcelé l'autre, l'avoir rendu captif. C'est un aveu de possession absolue. Dans la bouche de Screamin' Jay Hawkins, cela sonnait comme une blague macabre. Dans la bouche de Simone, c'est une déclaration de force brute. Elle n'implore pas. Elle constate.

Cette posture n'est pas anodine pour une femme noire américaine en 1965. L'année où la loi sur le droit de vote est enfin signée après des décennies de lutte, après des morts, après des humiliations. Revendiquer le pouvoir — même dans une chanson d'amour — est un geste chargé. Simone a souvent dit que tout ce qu'elle faisait sur scène était politique, qu'elle ne pouvait pas séparer sa vie personnelle de son contexte social. Quand elle chante qu'elle a mis un sort à quelqu'un et que cela ne changera pas, elle rejoue quelque chose qui dépasse la relation amoureuse : une inversion du rapport de force, un refus d'être à la merci de quoi que ce soit.

Il y a aussi, dans cette version, quelque chose qui touche à la solitude. Le piano lent, la voix qui ne monte jamais vraiment vers le cri mais reste dans un registre grave et presque parlé — tout cela dessine un personnage qui n'attend pas de réponse. L'amour décrit ici n'est pas un échange. C'est un état. Et cet état rappelle, par analogie, ce que les années 1960 produisaient comme sentiment chez beaucoup de militants noirs américains : la certitude d'une cause juste, sans garantie que l'autre camp entende jamais rien. On tient, on continue, on n'a pas besoin de permission.

Ce que la chanson dit de son temps

Ce qui fait la durée de vie de cette version, c'est précisément ce qu'elle refuse de résoudre. La chanson ne se conclut pas sur un triomphe ni sur une défaite. Elle se suspend. Et peut-être que c'est là son lien le plus profond avec son époque : les années 1960 américaines sont une période de tension irrésolue, où des gains énormes coexistent avec une violence persistante, où les victoires législatives n'effacent pas les blessures quotidiennes. Nina Simone n'offre pas de consolation. Elle offre une voix qui tient bon.